Me promenant dans la campagne au début de l'été, je vis naître un papillon... "

 

 

Ainsi commence l'histoire que raconte un maître bouddhiste contemporain. Il s'arrêta, fasciné par les efforts du papillon pour sortir de sa chrysalide. Quelle peine ! Une patte s'agite dans le vide, un morceau d'aile tout froissé se traîne sur le sol...

Enfin, une moitié de papillon émergea, encore couleur terre, toute recroquevillée, les ailes collées, mais déjà papillon. Et qui se remet à la tâche pour se libérer du reste de la chrysalide.

 

Ému, impatient aussi devant tant de peine, le maître avance la main. C'est si simple, pour lui : un geste et le papillon se libère. Voilà ! Maladroitement, l'insecte avance sur le sol. Il prend son élan pour déployer ses ailes, s'envoler vers le ciel. La première se déplie, s'agite, mais l'autre, celle qui avait été aidée, avec les meilleures intentions du monde... sortie trop tôt, reste collée, recroquevillée. Et cet homme, impuissant, désolé, voit le papillon incapable de s'envoler, traînant son aile blessée.

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Ce fut une grande leçon pour moi, commente-t-il. J’avais toujours cru qu'aider était un geste naturel, spontané. Or, je me demandais si avec les autres je ne risquais pas d'intervenir alors que j'aurais dû rester spectateur, de tendre la main, alors qu'il aurait mieux valu, détourner le regard. Comment savoir ? Cette histoire me revient, contemplant la nature. Plus d'une fois, moi aussi, j'ai voulu aider une nouvelle pousse, j'enlevais la terre qui la gênait pour sortir... et elle ne sortait jamais ! Comment fait l'hirondelle pour savoir quand il faut nourrir le petit et quand il faut le pousser hors du nid ?

 

 

Comment aider ?

Tant de choses différentes se cachent derrière ce mot : le fils de mon amie est très fier, il a appris à nouer ses chaussures tout seul, il est encore lent et sa mère attrape les lacets : "Je vais t’aider". L'enfant se met à pleurer...

Je me souviens aussi de ce père devant les problèmes de sa fille adolescente : "Je ne vais pas l'aider, elle doit apprendre toute seule" et du regard désespéré de la jeune fille... Une amie qui se met en colère après moi : " Pourquoi est-ce que tu as fait cela ? - Écoute, je voulais seulement t'aider. "

 

 

Un jour, au Japon, dans un parc, je trébuchai et me cognai le genou par terre. Je fis une grimace et croisai le regard d'une femme assise un peu plus loin, j'essayai un sourire, mais imperturbable elle détourna les yeux. J'en fus irritée et vexée et il me fallut du temps pour comprendre qu'en fait, selon le code japonais, en prétendant ne pas m'avoir vue tomber, elle  évitait ainsi la gêne d'une situation embarrassante. Je compris et, depuis, il m'arrive aussi de détourner les yeux.

 

 

Comment aider ? Tendre la main n'est pas toujours juste, toujours laisser faire non plus. Je ne peux pas non plus agir selon ce que j'aimerais qu'on fasse pour moi car les autres ne sont pas moi, ils ont d'autres blessures, d'autres attentes.

 

 

Alors ? Peut-être faut-il se demander d'abord si nous acceptons de laisser à l'autre le temps d'apprendre et de trouver, le temps de " sortir de sa chrysalide ", le temps peut-être même, parfois, de vivre la souffrance.

Ou bien avons-nous peur de tendre la main, peur que la douleur ou les difficultés de l'autre ne ravivent notre propre douleur ?

Il faudrait poser la question autrement : " Comment aider cette personne à ce moment-ci ?"

 

 

Prendre le temps de voir  la personne qui est en face de moi : enfant ou adulte, inconnu ou ami, bien sûr, je me tromperai parfois mais, dans cette attention, dans ce silence, naîtra le geste juste, celui qui révèlera le papillon et lui permettra de s'envoler.

 

Luce Joshin Bachoux

Nonne bouddhiste

 

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